(Re)Naissance par césarienne
Steven Hammer (1996)

Conophytum ectypum

Conophytum ectypum CR 1054 (Umdaus)

 

J’ignore combien d’entre nous sont nés par césarienne – moins de la moitié, on peut l’imaginer – mais ici, à l’Institut, nous avons récemment connu une multiplication de ces Kaiserschnitten (pour employer le terme allemand – littéralement : les incisions de César). Cela dit, il me faudrait peut-être expliciter un peu mes métaphores…

   Au cours des dix derniers étés, je me suis trouvé en Afrique du Sud et les mésembs – les Conophytum en particulier – ont été conservées relativement sèches, dans leurs emballages, durant ces longues absences. (De plus, par le passé, je m’étais toujours montré réticent à tenter d’initier une croissance « précoce », étant donné qu’une fois que l’on a lancé cette boule de bowling d’un genre particulier, on se retrouve contraint de suivre sa course par d’autres arrosages, et la charge de travail explose.) Or cet été, la situation était totalement différente. J’ai été là dès le début mai, et surtout, je soigne mes plantes avec l’aide de mon collègue et ami Chris Barnhill, qui est bien plus aventureux que moi, plus curieux d’expérimenter de nouvelles méthodes, et moins enclin à patienter derrière les lenteurs de la Nature. Enfin, je (nous) disposais (ions) de plus de temps pour arroser les plantes, et aussi pour observer les effets exacts d’un arrosage anticipé. Bref, nous décidâmes d’arroser aussi tôt que possible et dès les Ides de mai, nous nous retrouvâmes à traiter la majorité des Conophytum comme s’ils devaient jaillir de leurs peaux d’un jour à l’autre.

 Et ils jaillirent ; rapidement et en beauté. L’effet fut d’autant plus saisissant que les corps nouvellement exposés ne présentaient pas trace de ces décolorations, plis, rides, et autres meurtrissures que montrent des corps conservés au sec pendant tout l’été ; au contraire, ils émergeaient dans toute leur fraîcheur, leur éclat et leurs couleurs. Les pellucidum qui normalement sortent tout bronzés, exhibèrent l’intense couleur rouge brique de charbons incandescents. Les bilobes ne sortirent pas verts comme de l’herbe mais avec un merveilleux hâle vert-jaune-crème et lisses comme de la porcelaine. Je ne pouvais m’empêcher de penser à ma nièce Tessa, dont l’arrivée au monde fut accélérée par le scalpel du chirurgien et qui était de loin le bébé le plus beau et le plus adorablement potelé que j’avais jamais vu.

 Pendant un temps, nous nous demandâmes si les Conophytum resteraient réellement réceptifs à l’eau, arrivés les chauds mois de l’été, s’ils pourraient s’adapter physiologiquement à des jours longs. Arriveraient-ils à supporter l’ardeur de notre soleil ? Nous notâmes très vite que non seulement ils étaient réceptifs, mais ils se comportaient exactement comme des Lithops, qui absorbent l’eau même au cours des jours les plus chauds et les plus ensoleillés, et qui contrairement aux Conophytum, ont été traditionnellement considérés comme à croissance estivale. Nous nous interrogeâmes aussi sur la manière dont la floraison serait affectée. En fait, les fleurs furent plus grandes et s’épanouirent 3-4 semaines plus tôt que la normale – en majorité. Car il y eut aussi quelques espèces qui manquèrent de répondant. Elles appartenaient principalement à la section Minuscula, qui est le groupe le plus inféodé à l’hiver. Mais même certaines de ces espèces, comme C. luckhoffii (qui possède des raisons structurelles évidentes pour se révolter contre sa camisole estivale), émergèrent convenablement. C. turrigerum est complètement sorti et parfait ; habituellement, cette espèce émerge en octobre, épuisée et diminuée par une longue lutte contre la dessiccation. Et encore, il faut dire qu’une partie de ces réponses a été tributaire de la santé des systèmes racinaires : le mois dernier a été tellement chaud que nombre d’entre elles se sont vues transformées en boutures involontaires.

Conophytum rugosum et turrigerum

L’arrosage précoce : une clé de la culture de C. rugosum (à g.) et C. turrigerum (à dr.) ?

 Je ne sais à quel point cet arrosage précoce pourrait être applicable aux conditions anglaises. Étant donné que le stress des plantes dormantes a tout lieu d’être moindre, il pourrait sembler inutile de faire l’impasse sur le repos estival. Et pourtant cela n’empêche pas les plantes de brûler et de se flétrir là-bas aussi : les espèces qui sont le plus souvent perdues au cours de l’été, comme C. rugosum, sont bien les mêmes partout dans le monde. Une chose est certaine : celui qui espère des plantes à la plastique parfaite devrait tenter, au moins sur quelques pots, un arrosage hors « programme ». J’ai eu ainsi des retours d’Italie, de Californie et d’Australie. Et chacun s’accordait à dire (le plus souvent avec un certain étonnement) que cet arrosage anticipé se révélait très bénéfique.

 Chris et moi-même avons aussi étendu l’expérience à de nombreuses non-mésembs, comme Othonna, Tylecodon et Bulbine, avec des résultats très divers. Les Othonna ont répondu positivement en produisant des feuilles plus épaisses que la normale, avec un surcroît de cire anti-chaleur, et elles forment des boutons à fleurs 2 ou 3 mois plus tôt que d’habitude. Les Tylecodon ont eux refusé dans leur ensemble d’émettre de nouvelles feuilles mais leur production florale s’est vue énormément améliorée et certains, qui n’étaient que très marginalement auto- ou interfertiles par le passé, se chargent à présent de gros fruits gravides. Ce sont en fait les plantes bulbeuses qui montrent le moins de répondant ; les choses dans le style Lachenalia n’ont pas bougé d’un pouce de leur torpeur, tandis que moins de la moitié des Bulbine présente un quelconque signe d’émergence. Mais dans les cas où elle a lieu, elle s’est montrée exceptionnellement compacte.

 En tout et pour tout, nous n’avons noté que deux effets négatifs. Un C. gratum a été foudroyé par la pourriture et les pointes des feuilles de quelques bilobes ont développé de curieuses lésions brunes. Cela dit, ce genre de « catastrophes » peut survenir à n’importe quel moment et s’il faut choisir entre perdre un gratum plutôt que 50 rugosum…

 

Steven Hammer, « Caesarian birthing», Mesemb Study Group Bulletin,
vol. 11, n°3, 1996.
© Mickaël Legrand 2011, pour la traduction française.
Illustration composée spécialement,
avec l’aimable concours de Chris Rodgerson.

 

 

Naissance par césarienne

Steven Hammer (1996)

 

ectypum-CR1054-Umdaus·

Conophytum ectypum CR·1054 (Umdaus)

 

······· J’ignore combien d’entre nous sont nés par césarienne – moins de la moitié, on peut l’imaginer – mais ici, à l’Institut, nous avons récemment connu une multiplication de ces Kaiserschnitten (pour employer le terme allemand – littéralement·: les incisions de César). Cela dit, il me faudrait peut-être expliciter un peu mes métaphores…

··· Au cours des dix derniers étés, je me suis trouvé en Afrique du Sud et les mésembs – les Conophytum en particulier – ont été conservées relativement sèches, dans leurs emballages, durant ces longues absences. (De plus, par le passé, je m’étais toujours montré réticent à tenter d’initier une croissance «·précoce·», étant donné qu’une fois que l’on a lancé cette boule de bowling d’un genre particulier, on se retrouve contraint de suivre sa course par d’autres arrosages, et la charge de travail explose.) Or cet été, la situation était totalement différente. J’ai été là dès le début mai, et surtout, je soigne mes plantes avec l’aide de mon collègue et ami Chris Barnhill, qui est bien plus aventureux que moi, plus curieux d’expérimenter de nouvelles méthodes, et moins enclin à patienter derrière les lenteurs de la Nature. Enfin, je (nous) disposais (ions) de plus de temps pour arroser les plantes, et aussi pour observer les effets exacts d’un arrosage anticipé. Bref, nous décidâmes d’arroser aussi tôt que possible et dès les Ides de mai, nous nous retrouvâmes à traiter la majorité des Conophytum comme s’ils devaient jaillir de leurs peaux d’un jour à l’autre.

··· Et ils jaillirent·; rapidement et en beauté. L’effet fut d’autant plus saisissant que les corps nouvellement exposés ne présentaient pas trace de ces décolorations, plis, rides, et autres meurtrissures que montrent des corps conservés au sec pendant tout l’été·; au contraire, ils émergeaient dans toute leur fraîcheur, leur éclat et leurs couleurs. Les pellucidum qui normalement sortent tout bronzés, exhibèrent l’intense couleur rouge brique de charbons incandescents. Les bilobes ne sortirent pas verts comme de l’herbe mais avec un merveilleux hâle vert-jaune-crème et lisses comme de la porcelaine. Je ne pouvais m’empêcher de penser à ma nièce Tessa, dont l’arrivée au monde fut accélérée par le scalpel du chirurgien et qui était de loin le bébé le plus beau et le plus adorablement potelé que j’avais jamais vu.

··· Pendant un temps, nous nous demandâmes si les Conophytum resteraient réellement réceptifs à l’eau, arrivés les chauds mois de l’été, s’ils pourraient s’adapter physiologiquement à des jours longs. Arriveraient-ils à supporter l’ardeur de notre soleil·? Nous notâmes très vite que non seulement ils étaient réceptifs, mais ils se comportaient exactement comme des Lithops, qui absorbent l’eau même au cours des jours les plus chauds et les plus ensoleillés, et qui contrairement aux Conophytum, ont été traditionnellement considérés comme à croissance estivale. Nous nous interrogeâmes aussi sur la manière dont la floraison serait affectée. En fait, les fleurs furent plus grandes et s’épanouirent 3-4 semaines plus tôt que la normale – en majorité. Car il y eut aussi quelques espèces qui manquèrent de répondant. Elles appartenaient principalement à la section Minuscula, qui est le groupe le plus inféodé à l’hiver. Mais même certaines de ces espèces, comme C.·luckhoffii (qui possède des raisons structurelles évidentes pour se révolter contre sa camisole estivale), émergèrent convenablement. C.·turrigerum est complètement sorti et parfait·; habituellement, cette espèce émerge en octobre, épuisée et diminuée par une longue lutte contre la dessiccation. Et encore, il faut dire qu’une partie de ces réponses a été tributaire de la santé des systèmes racinaires·: le mois dernier a été tellement chaud que nombre d’entre elles se sont vues transformées en boutures involontaires.

 

Rugosum_turrigerum

L’arrosage précoce·: une clé de la culture de C.·rugosum·g.) et C.·turrigerum·dr.)·?

 

··· Je ne sais à quel point cet arrosage précoce pourrait être applicable aux conditions anglaises. Étant donné que le stress des plantes dormantes a tout lieu d’être moindre, il pourrait sembler inutile de faire l’impasse sur le repos estival. Et pourtant cela n’empêche pas les plantes de brûler et de se flétrir là-bas aussi·: les espèces qui sont le plus souvent perdues au cours de l’été, comme C.·rugosum, sont bien les mêmes partout dans le monde. Une chose est certaine·: celui qui espère des plantes à la plastique parfaite devrait tenter, au moins sur quelques pots, un arrosage hors «·programme·». J’ai eu ainsi des retours d’Italie, de Californie et d’Australie. Et chacun s’accordait à dire (le plus souvent avec un certain étonnement) que cet arrosage anticipé se révélait très bénéfique.

··· Chris et moi-même avons aussi étendu l’expérience à de nombreuses non-mésembs, comme Othonna, Tylecodon et Bulbine, avec des résultats très divers. Les Othonna ont répondu positivement en produisant des feuilles plus épaisses que la normale, avec un surcroît de cire anti-chaleur, et elles forment des boutons à fleurs 2 ou 3 mois plus tôt que d’habitude. Les Tylecodon ont eux refusé dans leur ensemble d’émettre de nouvelles feuilles mais leur production florale s’est vue énormément améliorée et certains, qui n’étaient que très marginalement auto- ou interfertiles par le passé, se chargent à présent de gros fruits gravides. Ce sont en fait les plantes bulbeuses qui montrent le moins de répondant·; les choses dans le style Lachenalia n’ont pas bougé d’un pouce de leur torpeur, tandis que moins de la moitié des Bulbine présente un quelconque signe d’émergence. Mais dans les cas où elle a lieu, elle s’est montrée exceptionnellement compacte.

··· En tout et pour tout, nous n’avons noté que deux effets négatifs. Un C.·gratum a été foudroyé par la pourriture et les pointes des feuilles de quelques bilobes ont développé de curieuses lésions brunes. Cela dit, ce genre de «·catastrophes·» peut survenir à n’importe quel moment et s’il faut choisir entre perdre un gratum plutôt que 50·rugosum…

 

 

Steven Hammer, «·Caesarian birthing», Mesemb Study Group Bulletin, vol.·11, n°3, 1996.

© Mickaël Legrand 2011, pour la traduction française.

Illustration composée spécialement, avec l’aimable concours de Chris Rodgerson.

 

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