L’amour au temps de l’anthrax
Steven Hammer (2001)

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Les sujets politiques sont traditionnellement absents des pages du bulletin du Mesemb Study Group. De petites controverses viennent bien troubler de temps à autre la surface de notre petite mare limpide, mais elles semblent encore plus triviales à la lumière des récentes tragédies et dans la perspective du pire qui pourrait advenir.

 Combien de fois me suis-je senti moi-même profondément futile à m’occuper de problèmes qui au mieux n’ont qu’une toute petite importance sur le plan esthétique. Une fleur blanche à la place d’une rose ? Une rayure à la place d’un point ? Nous autres jardiniers sommes d’éternels gamins que la moindre broutille distrait ! Mais à la réflexion, je me garderais bien de tourner en dérision ce profond besoin de beauté, de nouveauté et d’enracinement. Il en va de même pour la curiosité ; j’ignore où nous serions sans cela. Terrés au fin fond d’une cave, attendant l’étincelle ?

 Les terribles évènements du 11 septembre, en dépit de leurs conséquences globales sur la paix mondiale, la conscience collective et l’économie, n’ont pas étouffé ma petite entreprise personnelle ; ils l’auraient même vivifiée. Aux ides de septembre, j’ai publié une liste de vente de gros Conophytum. Les commandes ont été massives ! J’en suis resté surpris car l’intérêt américain pour les conos n’est pas bien grand et les touffes n’étaient pas données ; de plus, nous vivons actuellement dans un fébrile château de cartes, menacé par la récession. J’étais en tous cas ravi d’un tel niveau d’intérêt. Plusieurs personnes me confièrent qu’elles achetaient des touffes pour gagner du temps. Certes, si l’homme n’en a plus pour beaucoup, ce temps en devient d’autant plus précieux, et s’il continue à s’égrener à ce rythme, il ne le sera que plus.

 Je viens juste de recevoir une lettre du gentil mari d’une non moins charmante cliente. Il me remercie d’avoir envoyé autant de sources d’émerveillement à sa femme, ajoutant que je ne saurai jamais combien de joies les plantes avaient apportées dans une vie souvent triste. Ça me touche et je voudrais demander : les souffrances humaines sont-elles si pénibles que les plantes deviennent un réconfort indispensable ? Mais je redoute la réponse.

 Même si l’amour des plantes ne finit pas par triompher, il triomphe là, maintenant, et dans cet espoir de continuité qu’il nourrit.

 

Steven Hammer, « Love in the age of anthrax », Mesemb Study Group Bulletin, vol.16, n°4, octobre 2001.
© Mickaël Legrand 2011, pour la traduction française.
Illustration « apocalyptique » aimablement prêtée par Jim Porter.