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Introduction

Cet article-fleuve aurait tout aussi bien pu être un livret hors-série : il en avait l'envergure lors de sa publication originale d'un seul tenant en revue et il en a eu le succès, étant très demandé à part entière. Aujourd'hui disponible en français et fournissant une information sur la culture des mésembs sans équivalent dans l'espace francophone, il vous offrira un vaste panorama des principes et subtilités de culture de cette extraordinaire famille de succulentes, qui est à l'Afrique du Sud ce que sont les cactées au continent américain. Leur popularité en culture est bien encore en deçà de ce qu'elle mérite et nous espérons de tout cœur que cet article deviendra un de vos rendez-vous favoris et vous donnera à vous aussi le goût de ces plantes.

À noter que cet article a été écrit au Nouveau Mexique (USA), où se trouvait alors le Sphaeroid Institute avant son déménagement en Californie, ce qui explique certaines allusions climatiques. L'illustration d'origine n'est que partiellement reprise et je remercie chaleureusement toute la Sphaeroid Connexion d'avoir aussi généreusement contribué à en reconstituer une, toujours en cours d'enrichissement. Remerciements particuliers aussi au Lithops masqué, qui a entrepris une relecture minutieuse de l'article en ligne et a permis ainsi de nombreuses corrections !

 

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Muiria hortenseae en milieu naturel : un défi en culture pour beaucoup

 

Les mésembs ou Mésembryanthémacées, les membres les plus succulents de la famille des Aizoacées, sont bien connues et largement représentées en culture. Beaucoup de plantes intéressantes sont aujourd'hui disponibles, de nouvelles découvertes ne cessent de parvenir dans nos serres, tandis que, dans le monde entier, de nombreux collectionneurs enthousiastes ont enfin acquis la maîtrise nécessaire pour les faire pousser convenablement. Mais plus nombreux encore sont les passionnés de plantes succulentes qui aimeraient aussi les cultiver, et qui se sentent découragés face aux théories multiples et contradictoires concernant leur arrosage ou leur période de repos.  

 Ces préceptes, diffusés au cours des soixante dernières années et radicalement opposés – tout particulièrement à propos des périodes de repos – ont été de manière générale sources de confusions, de déceptions et ont causé la perte de nombreuses plantes. Dans un souci de clarifier la situation, je vais présenter ici quelques principes et observations, qui seront complétés de commentaires sur chacun des genres les plus susceptibles de susciter intérêt et passion. Beaucoup de mes conseils sont en contradiction avec d'anciens auteurs, non par goût de la controverse, mais parce que mes expériences effectuées ces trente dernières années ont montré que les dogmes largement diffusés et rabâchés étaient tout simplement erronés. 

Exemples : les espèces de jours courts (genres Monilaria, Mitrophyllum et Oophytum) ne poussent pas mieux si elles sont semées en hiver ; les graines de Faucaria ne mettent pas un an à mûrir ; les Lithops peuvent être parfois autofécondables ; les Conophytum n'aiment pas les sécheresses estivales et ne poussent pas en hiver ; les pots profonds et les arrosages copieux qu'ils impliquent, ne sont jamais indispensables pour les Lithops ou la plupart des autres genres ; des arrosages quotidiens ne sont pas fatals ; et ainsi de suite... 

 Tout en testant ces préceptes et bien d'autres mésembrionneries, j'ai mis au point des techniques qui fonctionnent bien et qui ont été éprouvées par des personnes du monde entier. À leur tour, ces dernières et leurs cobayes verts m'ont aidé. Donner des conseils de culture s’avère toujours curieux : les gens en demandent sans cesse mais les suivent rarement à la lettre. Peut-être aimons-nous faire nos propres erreurs, les plus douloureuses étant les plus édifiantes. 

 beaucoup de préceptes ont été trop péremptoires. Ce qui marche magnifiquement pour Ed Storms, dont les plantes sont habituées aux hivers ensoleillés et aux étés brûlants du Texas, n'est pas forcément l'idéal pour tout le monde. Ed lui-même en était d’ailleurs parfaitement conscient (Storms, 1986). Sa principale méthode, pour les Lithops en particulier, reposait sur l'absence d'arrosage estival, ce qui est inutile ailleurs. Les techniques de Schwantes (Schwantes, 1954) étaient elles très liées à la grisaille de Hambourg et à une certaine prudence, souvent contreproductive, autour des nouvelles introductions en culture.
Les idées apparemment lumineuses de Tischer (exposées dans Labarre, 1931) ont donné un nouvel éclairage, mais ne sont pas à l'heure actuelle très répandues. J'ai ici adapté quelques unes d'entre elles. Les théories de Jacobsen, très largement suivies grâce à la diffusion internationale de ses guides, sont un méli-mélo des pratiques de culture des deux hémisphères, épicées de quelques fantasmagories. Son conseil à propos de Muiria hortenseae (arrosage limité de juillet à septembre !) a dû condamner à une totale déshydratation beaucoup de sujets de cette espèce si gourmande en eau. 

 Mes propres conseils sont bien sûr liés à mon expérience (quelques lecteurs penseront à mon obsession vis-à-vis de l'alcalinité), mais ayant travaillé dans les deux hémisphères, sous différents climats, j’ai acquis un certain nombre de bases me permettant des comparaisons. Je dois admettre que beaucoup de genres étaient plus faciles à cultiver en Californie (mais tout le monde n'a pas la chance d'habiter sur la ceinture tellurique du Pacifique). Cela dit, j'ai été stupéfait par la facilité avec laquelle mes amis européens pouvaient cultiver et multiplier beaucoup de petites mésembs, en particuliers les Conophytum. Pour un peu, je commencerais à considérer l'abondance d'ultraviolets non comme une bonne chose mais comme une mauvaise, un facteur limitant, or leur action est aussi marquée par l'apparition de ces colorations (blanc pur ou violet foncé) que nous trouvons si décoratives chez les mésembs.  

 L'horticulture, telle qu'elle est pratiquée chez les mésembophiles est un art constitué de petits trucs personnels et non pas une science exacte ; cela exige amour et observation, il n'existe pas de formule préétablie. Beaucoup d'amateurs, tel l’alcoolique qui s'ignore, se dupent eux-mêmes sur leurs propres pratiques : ils prétendront qu'ils n'arrosent « jamais » certaines plantes en été, alors qu'en fait ils brumisent souvent, ou bien leurs épouses ont secrètement pitié des plantes une fois par semaine. 

 Tout est question d'individu, chez les cultivateurs comme chez les plantes. Gordon Rowley fait pousser Conophytum stephanii subsp. abductum (N.D.T. : auj. C. stephanii subsp. stephanii), qui normalement adore l'ombre, tout près de C. burgeri sur une tablette en hauteur, si lumineuse qu’à proximité les Glottiphyllum sont rouge brique. Et pourtant, toutes ses plantes fleurissent : je ne comprends pas comment elles (et Gordon) y parviennent ! Prenons une analogie musicale : les positions des mains d'Horowitz ou de Gould étaient particulières, erronées et impossibles, ce qui n’empêchait pas ces pianistes de créer des sons miraculeux. Gould préférait ne pas analyser sa propre hérésie : il trouvait que l’analyse était paralysante. 

Je dois reconnaître à ce sujet que différents amateurs peuvent obtenir de bons résultats à partir de techniques en apparence paradoxales. Mais au moins la majorité des bons cultivateurs possède une technique cohérente, un schéma éprouvé de réponses précises. La différence entre la science, l’heureux hasard et le génie est que ce dernier ne peut être appris ou imité, alors que la science est enseignée, répétée et sûre. Le pur hasard défie toute répétition. J'ai réussi à faire germer, une fois, un pot entier de Saphesia et impossible de me rappeler comment j'ai fait ! La technique donne un sentiment de confiance, et elle en procure même juste ce qu'il faut pour risquer des erreurs. 

Les exigences de beaucoup de mésembs sont réellement simples et sans ambiguïté, il suffit d’avoir appris une fois à reconnaître comment elles les expriment. Quand des visiteurs me demandent comment je sais ce que veut une plante à un moment donné, j’essaie de leur faire voir ce que je vois (et cet article a le même objectif), mais, bien évidemment, le réel secret se trouve dans la longue observation des plantes. Avec le temps, ils apprendront ce dont elles ont exactement besoin. Tenter de mettre par écrit ces leçons demandait beaucoup de pages, d'où la longueur de cet article. Je remercie Myron Kimnach [du Cactus and Succulent Journal] de m'avoir laissé autant de place, et John Trager [auteur exclusif de l'illustration d'origine], dont les photos parlent d'elles-mêmes.

 

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