L'étrange cas du Dr Hammer et de Mr Mabel

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Je me demande souvent si les personnes les plus créatives ne seraient pas celles qui ont eu les destinées ou les parcours les plus inattendus. Se retrouvant un beau jour dans une discipline totalement étrangère à leur « formation », elles y demeurent finalement et y font preuve d'une inventivité quasi géniale, éclairée par leur vision si neuve et personnelle. Les formes artistiques en ont fourni un certain nombre d'exemples, mais l'itinéraire inverse se rencontre aussi parfois, comme l'étrange cas de Steven Hammer l'a prouvé. 
Voici ce qu'il dit de lui-même, à travers ces quelques lignes inédites, sur la période 1951-1986 :

Steven Hammer est né le 25 mai 1951 à Indianapolis, Indiana. Sa mère est musicienne, son père peintre. Steven passe son enfance à Santa Monica, près de Los Angeles, où il se retrouve un jour assis à moins d'un mètre de Jane Wyman, la première Mme Ronald Reagan. Lorsqu'arrive le grand homme bourru en personne, c'est en toute naïveté que le jeune garçon se rend compte que celui-ci est maquillé, le visage comme affublé d'une grande crêpe orange vif. Il a serré également la main du pianiste Maurizio Pollini.
Ses premiers souvenirs sont l'image d'une fleur de canna rouge carmin et celle des vrilles avides d'une courge. En dépit de cette évidente prédestination, on le dresse comme un musicien, à San Francisco puis à l'Université de Californie de Santa Cruz, où on lui enseigne le piano et l'harmonie. Mais à partir de 1962, il s'intéresse aux lithops, envoûté par sa première rencontre avec
L. lesliei. Et dès 1977, il se lance dans des semis en masse de ces plantes.
En 1980, sur l'invitation de Harry Hall
(L. hallii), il entreprend un pèlerinage en Afrique du Sud, le premier de ses trente voyages là-bas. En 1985-1986, il travaille neuf mois au Karoo Garden de Worcester, Afrique du Sud, où il esquisse son premier livre, une monographie sur Conophytum.

 Le livre en question, le premier, qui voit le jour en 1993, est un petit modèle d'élégance, qui établit à la fois la description botanique de tout ce genre incroyablement diversifié et charmant, et précise les règles de culture de chacune de ses formes, sur les superbes photos de John Trager.

Couverture Conograph

 Entre-temps, Steven Hammer aura travaillé une décennie au Mesa Garden de New Mexico, en collaboration avec Steven Brack, le maître des lieux. Il y aura fondé son Sphaeroid Institute – « sphaeroid » étant la désignation anglo-saxonne des mésembryanthémacées mimétiques, d'apparence « sphériques » (les plantes cailloux au sens large, dont font partie les lithops) – dédié à cette extraordinaire famille de plantes succulentes d'Afrique du Sud (appelées mésembs par ses aficionados). On peut très légitimement penser que l'offre impressionnante de graines de mésembs que Mesa Garden continue d'entretenir au sein d'un catalogue de semences de cactées et de succulentes assez phénoménal, doit beaucoup à ce passage. C'est à cette époque qu'apparaît aussi le mystérieux Mr Mabel Grande... Un botaniste un peu fantasque auquel le Dr Hammer prête nombre de réflexions, d'expériences, de formules...

 Toutes ces années, tout en participant à l'effort horticole, le pianiste défroqué poursuit ses études sur ses mésembs chéries (avec notamment l'écriture d'un article géant, « Mastering the Art of Growing Mesembs », pour le Cactus and Succulent Journal, faisant plus figure de mini-encyclopédie sur leur culture), et plus largement sur l'ensemble des plantes succulentes, espèces nouvelles comme plus anciennes, avec un intérêt particulier pour les Asphodelaceae et les Crassulaceae.

L. coleorum (décrit par Hammer et Uijs)

 La décennie achevée, il migre vers la Californie, plus précisément à Vista, au nord de San Diego, où il déménage son Sphaeroid Institute et où il « vit et croît » à ce jour. Est abritée là-bas la pépinière qu'il gère, nourrie par une des collections les plus importantes – pour ne pas dire la plus importante – de mésembs au monde, qui fournit chaque année aux associations des graines de taxons extrêmement rares ou de cultivars exceptionnels, et au marché américain des plantes d'une qualité unanimement reconnue. Quand Mr Mabel, emmené dans les bagages, ne profite pas du matériel à disposition pour réaliser d'improbables croisements qui ont mis bas un certain nombre de chimères...

 Ces dernières années, Steven aura continué à alimenter de ses articles nombre de revues spécialisées et contribué au guide collectif Mesembs of the world (1998), à l'Illustrated Handbook of Succulent Plants (2001-2002), et aura surtout produit avec le précieux concours de Christopher Barnhill à la photographie, Lithops, Treasures of the veld (dont il est question plus loin) en 1999 et Dumpling and his wife, New views of the genus Conophytum en 2002, une seconde « conographie » intégrant toutes les nombreuses découvertes faites dans le genre depuis la première et qu'il a entièrement réécrite. Il faut dire que le Dr Hammer (ou Mr Mabel ?) déteste ressasser et s'il se trouvait qu'il possédait encore un exemplaire d'un de ses livres chez lui, ce serait purement fortuit. Il y a en effet souvent, bien de ces gratuités dans les écrits de Steven Hammer, qui sont autant de manifestations de son incroyable générosité à partager son enthousiasme pour cette immense famille des mésembs et qui rejaillissent sur un style à la fois documenté et précis, imagé et délicieusement fantaisiste. 

Treasures et Dumpling

 Hélas, ce dernier ouvrage de taille (400 pages, plus de 500 photographies) se sera plutôt perdu dans les limbes de l'édition, court-circuité par la banqueroute de l'éditeur, en plus d'avoir été à mon sens plombé à l'origine par un prix quelque peu dissuasif, surtout compte tenu de la mise en page plutôt cheap qui était loin de rendre gloire à la qualité du texte et des photographies. Ce qui n'a pas empêché, malgré tout et heureusement, la nouvelle disponibilité en V.O. de sa « modeste » contribution au genre Lithops (3ème réimpression en 2010), ainsi que sa traduction en russe et en français (Lithops, Joyaux du veld).

Titanopsis-Group

Mais surtout, lassé d'être confronté à toutes ces contingences et mesurant le temps perdu, il saisit peu de temps après l'opportunité que lui présente Russell Wagner (ancien de la revue américaine Cactus and Succulent Journal) de lancer une micro-maison d'édition dédiée aux plantes succulentes, et au moins dans un premier temps, à une série sur les mésembs, avec pour nom finalement assez attendu : Little Sphaeroid Press. Leur première publication début 2013, The Titanopsis Group, officialise l'ambition et donne le ton : un texte dans le plus pur style Hammer/Mabel et des illustrations très haut de gamme. Mélange de la pure tradition botanique et des techniques d'édition modernes pour être un objet plus à la hauteur de The Conograph ou de Lithops, Joyaux du veld. La littérature végétale (mot qui prend avec lui tout son sens dans le domaine scientifique) ne peut que s'en réjouir.

Mickaël Legrand, octobre 2010 (mis à jour en octobre 2013)

 

Découvrez Lithops, Joyaux du veld

Pour une (petite) présentation des Little Sphaeroid Press

« Mastering the Art of Growing Mesembs » publié ici en version française en exclusivité

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