Heiko Bleher 

Heiko_loricariide

 Personnage unique et emblématique de l'aquariophilie mondiale, Heiko Bleher ne semble pourtant pas si connu du commun des aquariophiles français. Cela semble incroyable dès que l'on en apprend un peu sur lui... Mais comme il n'est jamais trop tard pour bien faire, cette présentation un peu étoffée devrait améliorer la donne, à découvrir comme une vision un peu plus personnelle de la Biographie « officielle » qui figure sur son site.

 À lire les écrits de cet explorateur d'une soixantaine d'années, le premier réflexe serait de lui trouver le superlatif facile. À force d'enchaîner les « jamais vu », « extraordinaire », « époustouflant », « unique », « inconnu dans l'histoire de l'homme Blanc », tout bon petit Français très attaché à la mesure, à plus forte raison s'il nourrit une vision très normalisée du monde, ironisera et taxera tout cela de délires mégalomaniaques d'un homme avide d'autopromotion. Certes ;  mais quitte à être cartésien, il existe des données incompressibles. Car Heiko Bleher, c'est plus de 800 expéditions dans plus d'une centaine de pays et plus de 3 500 espèces de poissons découvertes (sans compter les plantes aquatiques), série toujours en cours. Bref, devant une telle concentration, il faudrait se résoudre à admettre que c'est peut-être tout simplement le langage lui-même qui est trop faible, trop limité, pour décrire tout cela. Et il ne restera plus qu'à plonger dans la dimension Bleher.

Collecte africaine


L'aventure dans le sang

 Puisqu'il est né en Allemagne (dans un bunker, en 1944 – déjà en milieu hostile...), l'usage convient de le considérer comme d'origine germanique, même si tout cela devient très flou au regard de sa vie de bourlingueur.

 En revanche, il aime à s'inscrire dans la lignée de sa famille maternelle. Un grand-père, Adolf Kiel, considéré ni plus ni moins comme le « père des plantes aquatiques » dans le pays, le premier à avoir introduit des végétaux dans les aquariums pour le bien-être des poissons – ce qui supposa une recherche de nouvelles espèces, leur multiplication et leur diffusion dans l'entreprise qu'il monta. Et une mère pour laquelle il ne manque pas une occasion d'exprimer son admiration. Il faut dire que la dame en offrait la matière. Mme Amanda Bleher, née Kiel, aurait fait pâlir de jalousie un chat et ses ridicules neuf petites vies.

 Imaginez une femme qui fut la première allemande à piloter une moto et avec brio (148 courses de moto-cross gagnées en Europe), qui remporta des championnats de tennis et de tennis de table (vice championne du monde), des compétitions européennes de patinage et de patinage sur glace, et fut également la première femme à piloter un planeur. Et tout cela, en guise de distraction ! Car sa véritable passion, elle la tenait de son pionnier de père, et elle parcourut le monde en quête de plantes aquatiques, poissons et autres, emmenant à sa suite ses enfants, dont le petit Heiko.

Heiko enfantDès 5 ans, le garçonnet se retrouve à explorer l'Afrique ; à 6 ans, c'est l'Europe ; à 7, c'est tout simplement la grande forêt amazonienne (où sa mère aura fait seule un épique voyage de reconnaissance, d'autant plus périlleux compte tenu des moyens techniques de l'époque). Là, accompagné de son frère aîné et de ses deux sœurs, il rencontre des tribus non recensées, dont l'une a dévoré quatre missionnaires quelques semaines plus tôt. Mais Heiko semble vraiment être né sous une étoile particulièrement patiente et puissante, et ces six mois passés coupé du monde occidental, il les vit sans dommages, faisant sienne l'existence des populations locales, répertoriant en famille les nouveautés recélées par la forêt tropicale. Une simple mise en bouche, pour une vie consacrée à l'aventure.

 


Indiana Jones ? Une bluette de cinéma !

Tout comme le soulignera le Président du prestigieux Club des Explorateurs (une de ces Heiko sur pont de lianeinstitutions dont les Américains ont le secret) lors de l'intronisation de H. Bleher comme membre d'honneur début 2010, l'homme qui afficherait au compteur plus d'expéditions que lui ne s'est toujours pas présenté dans cette société depuis sa création en 1904.

 Dans notre siècle où tout semblait avoir été découvert, dépouillé de tout mystère, ses périples ont un parfum des exploits botaniques des mythiques chasseurs d'orchidées du XIXème siècle, mais en plus fort, en plus fou.

 Il s'est fait comme spécialité l'exploration des sites d'eau douce jamais étudiés sur le plan des espèces aquatiques : sites isolés, interdits ou simplement inconnus, absents de toute cartographie, comme dans les confins des forêts tropicales d'Amazonie et de Nouvelle-Guinée.

 D'ailleurs, comme tout bon aventurier (super-héros ?), il se sera doté à la fin des années 80 d'un véhicule à la dimension des prouesses à accomplir : un MercedesUnimog, fait sur mesure et d'après ses propres plans. Un engin hors normes, équipé pour la collecte des poissons et baptisé... Heikomobile. Destinée à avaler tout obstacle ou presque, cette mécanique lui aura permis d'emprunter des voies peu conseillables pour le  commun des mortels (voire d'en sauver fortuitement quelques uns, notamment sur une piste africaine de sinistre réputation, qui moins bien équipés, auraient été voués à une mort certaine comme tant d'autres avant eux).

Heikomobile

 C'est à se demander ce qui pourrait lui faire vraiment peur ? Maladies et tempêtes tropicales, guerres tribales, poissons électriques géants et autres créatures redoutables défilent sans avoir raison de lui. Il faut le voir, tout absorbé à collecter ses poissons, jambes nues dans le premier plan d'eau repéré – perdu au milieu de la jungle et où beaucoup auraient refusé de tremper un seul orteil. Très objectivement, même en ne connaissant qu'une infime partie de ses aventures... Comment est-il encore vivant aujourd'hui ?!

 Peut-être qu'en fait la plus grande menace n'est pas représentée par bêtes et plantes hostiles mais bien par les hommes. Pas par les tribus anthropophages de films d'aventures : Heiko a toujours été bien accueilli par les populations locales ; non, par les pouvoirs et les militaires sans foi ni loi qui ont toujours vu d'un mauvais œil l'arrivée d'un tel électron libre, impossible à croire quand il prétend chercher seulement quelques beautés à nageoires. Ces différentes confrontations avec la Bêtise humaine ont probablement culminé à ce jour avec l'effarant cauchemar vécu au Brésil en septembre 2008. Appréhendé par la Policia Federal, il s'est vu arrêté pour un imaginaire « trafic génétique » de poissons (alors même qu'il travaillait pour le Ministère du Tourisme de l'État d'Amazonas !). Pour quelques spécimens préservés et seulement prélevés à des fins scientifiques, d'espèces à identifier mais en aucun cas protégées ni même endémiques, il fut incarcéré dans les pires geôles locales et traité pendant plusieurs jours comme un criminel, livré aux caprices barbares d'une police qui tient davantage de la milice armée livrée à elle-même. Peut-être cette fois-là, Heiko faillit vraiment quitter cette scène aquatique dont il est l'un des acteurs majeurs...

Heiko au Mamberamo


Témoin pour les générations futures

 Qu'est-ce qui fait courir Heiko ? L'obsession de découvrir, redécouvrir, le poisson d'eau douce le plus rare, le plus mythique, à la beauté la plus irréelle. Lorsque c'est possible, il en ramène des reproducteurs afin de les introduire dans ce qu'il aime à appeler le « plus beau hobby du monde » et afin d'alimenter les perfusions de beauté aquatique qui vivifient tant d'aquariophiles sur le globe. Ces reproductions ou le cas échéant ces collectes eurent d'abord lieu au sein d'Aquarium Rio, l'entreprise qu'il monta au Brésil avant de l'exporter en Allemagne (une autre aventure qui lui donna une solide expérience de l'élevage des poissons) ; puis tout cela fut plutôt confié à d'autres éleveurs lorsqu'il se consacra plus particulièrement à ses expéditions et à ses projets éditoriaux. Le tétra à nez rouge (Hemmigrammus bleheri), le poisson arc-en-ciel néon (Melanotaenia praecox) et autres poissons arc-en-ciel magiques, c'est lui ; la plupart des formes sauvages de discus, le poisson-ange Pterophyllum altum, c'est encore lui ; pour ne citer que les plus connus dans le commerce. Mais il faudrait parler aussi du fastueux poisson tête-de-serpent arc-en-ciel (Channa bleheri) à la livrée Loche verteirréelle, du poisson-paradis (Polynemus paradiseus), d'une loche vert émeraude et à nageoires rouge rubis vraisemblablement inédite pêchée au Lao, du premier poisson-scie d'eau douce découvert dans un lac reculé australien, du poisson-salamandre (seul poisson connu à posséder un cou mobile), des soles ou des raies d'eau douce... sans évoquer une cohorte de cichlidés extrêmement colorés et de poissons-chats plus étonnants les uns que les autres. En fait, peu d'aquariums tropicaux d'eau douce, un tant soit peu peuplé, n'abritent pas au moins une espèce découverte et/ou introduite par lui. Ni plus, ni moins.

 Plus largement, Heiko Bleher a en ligne de mire le désir fou de dresser l'inventaire le plus exhaustif des poissons d'eau douce vivant encore sur notre planète. Pour enrichir notre connaissance de ces milieux si menacés, pour justifier (un peu plus) leur préservation, et le cas échéant, même si c'est une visée assez désespérée : alimenter notre mémoire.

 Cette dévotion à la cause environnementale est forcément charpentée par un besoin de transmission, d'autant plus attachant qu'il s'accompagne d'une très forte humanité. Outre des centaines de conférences données, il a établi aujourd'hui une maison d'édition en Italie : Aquapress Bleher. Avec elle, il a sorti dans les années 90 une revue du nom d'aqua geõgraphia. Cette sorte de National Geographic « made in Bleher », centré sur le monde au-dessus et au-dessous de l'eau, la nature, la relation des différents peuples avec elle, était quelque chose d'assez exceptionnel, avec une débauche d'illustrations et notamment des articles relatant les expéditions les plus marquantes de l'explorateur (ou celles d'autres spécialistes de renom). Diffusion internationale (elle fut même un temps disponible en français), très ambitieuse – peut-être trop, malheureusement. Portée financièrement à bout de bras par Heiko, elle finit par être asphyxiée suite au marasme économique qui frappa le monde au 11 septembre et qui tarit du jour au lendemain les ressources publicitaires (dont l'espace était volontairement limité dans la revue pour reposer seulement sur quelques annonceurs majeurs). Son créateur se résigna à passer aux mille autres projets qu'il avait en tête. Perdura notamment la revue aqua, International Journal of Ichthyology, lancée à la même période. Cette publication scientifique trimestrielle, dont il est le rédacteur en chef et dont le contenu est validé par un jury d'experts reconnus offre un espace de publication libre aux chercheurs (et découvreurs) du monde entier. Si elle fait aujourd'hui référence, elle impressionne surtout par sa qualité de seule revue scientifique d'envergure vivant entièrement sur fonds privés (ceux d'Aquapress).


Bleher-discus 1Bleher-discus 2

Mais cet homme, qui dans sa jeunesse a étudié aux États-Unis l'ichthyologie, la biologie, la limnologie, l'océanographie, la parasitologie, etc., est aussi auteur à part entière. Outre plus de 600 articles (!) parus dans des revues du monde entier, il a signé en 2006 le premier volume (672 p.) de sa monographie de référence sur les discus : Le Bleher des discus (disponible en version française). Cinq ans plus tard, suit le second volume (lui aussi traduit en français), qui se concentre sur le poisson-roi en aquariophilie, quand le premier traitait de son royaume naturel. Scoop de cette publication : la masse des informations collectées en cours de route a imposé de quitter le schéma de diptyque initial pour remplir un troisième et dernier volume à suivre.
Et bien d'autres livres sont en attente. Des ouvrages similaires consacrés aux magnifiques poissons arc-en-ciel, aux cichlidés d'Afrique... En préparation également un guide sur les poissons exotiques d'aquarium qui traitera des 3 000 formes élevées dans le monde (de quoi détrôner les atlas de l'éditeur Mergus) et surtout une monumentale encyclopédie commencée il y a plus de 25 ans sur tous les poissons d'eau douce et d'eau saumâtre. Cette dernière représentait il y a déjà quelques années plus de 3 200 pages, l'équivalent de 3 tomes et couvrait 25 000 formes de poissons photographiées, avec des informations de première main sur leur milieu et pour cause. Si les poissons-chats ont neuf vies, peut-être Bleher pourrait-il leur en emprunter utilement une de plus pour lui...
Cette connaissance sans équivalent du terrain a permis aussi autre chose, qu'il développe de plus en plus, ne serait-ce que compte tenu du formidable accueil que cette nouvelle philosophie, enfin mûre, reçoit.

 


Le pape du biotope aquatique

 L'aquarium biotope est d'une certaine manière dans l'air du temps : souci d'authenticité et sensibilisation grandissante à l'environnement obligent. Mais ces aquariums censés reproduire des milieux donnés représentent simplement la plupart du temps des assemblages de poissons venus de la même zone géographique. Pour aller plus loin, il faudrait disposer d'une solide documentation. Et qui mieux que l'homme qui a découvert et/ou ramené la plupart de ces poissons, en enregistrant tout scrupuleusement, avec une sensibilité aiguë à l'ensemble de leur environnement, pouvait être capable de cela ?

 Heiko Bleher, à grands coups d'expositions monumentales, lors d'évènements animaliers internationaux (qu'il a d'ailleurs souvent contribué à monter), s'est forgé en peu de temps sa réputation de grand spécialiste du biotope aquatique authentique. Les visiteurs s'émerveillent immanquablement sur ses bacs représentant le milieu tel qu'il peut être observé dans la nature : respect des communautés de poissons qui cohabitent jusque dans leurs proportions, de la végétation, des volumes, de la qualité de l'eau et du décor. Une forme d'achèvement, aux résultats stupéfiants (parfois en l'espace de quelques heures) sur le comportement des poissons : attitudes naturelles, pontes spontanées, non agressivité de certains prédateurs, etc. Une philosophie respectueuse et gratifiante de l'aquariophilie.

 Ses nombreuses réalisations peuvent être vues sur son site, où elles sont détaillées. Car le but est bien de partager et populariser cette approche. Dans cet objectif et pour commencer, deux numéros de sa nouvelle revue annuelle au format électronique, sont déjà disponibles, y compris en français (traduction assurée par mes soins) : Les Biotopes de Bleher n°1 et 2. En attendant le livre bien plus conséquent sur le sujet qui est annoncé...


Bleher forever

Bleher_en_collecte

 Alors, Heiko Bleher ? – Résolument et incroyablement unique (hélas ?). « Always, Heiko » signe-t-il souvent... Et il est certain qu'il y a déjà et qu'il restera toujours dans nos aquariums un écho de Heiko, un reflet d'aventurier barbu, souriant comme un enfant, les pieds dans une rivière tropicale perdue et son filet à la main.

Mickaël Legrand, octobre 2010 (mis à jour : octobre 2013)
Toutes photos : © Aquapress, Italie
 

Découvrir son magazine électronique et traduit en français : Les Biotopes de Bleher
Une introduction à son site officiel : Aquapress Bleher