Témoin pour les générations futures

 Qu'est-ce qui fait courir Heiko ? L'obsession de découvrir, redécouvrir, le poisson d'eau douce le plus rare, le plus mythique, à la beauté la plus irréelle. Lorsque c'est possible, il en ramène des reproducteurs afin de les introduire dans ce qu'il aime à appeler le « plus beau hobby du monde » et afin d'alimenter les perfusions de beauté aquatique qui vivifient tant d'aquariophiles sur le globe. Ces reproductions ou le cas échéant ces collectes eurent d'abord lieu au sein d'Aquarium Rio, l'entreprise qu'il monta au Brésil avant de l'exporter en Allemagne (une autre aventure qui lui donna une solide expérience de l'élevage des poissons) ; puis tout cela fut plutôt confié à d'autres éleveurs lorsqu'il se consacra plus particulièrement à ses expéditions et à ses projets éditoriaux. Le tétra à nez rouge (Hemmigrammus bleheri), le poisson arc-en-ciel néon (Melanotaenia praecox) et autres poissons arc-en-ciel magiques, c'est lui ; la plupart des formes sauvages de discus, le poisson-ange Pterophyllum altum, c'est encore lui ; pour ne citer que les plus connus dans le commerce. Mais il faudrait parler aussi du fastueux poisson tête-de-serpent arc-en-ciel (Channa bleheri) à la livrée Loche verteirréelle, du poisson-paradis (Polynemus paradiseus), d'une loche vert émeraude et à nageoires rouge rubis vraisemblablement inédite pêchée au Lao, du premier poisson-scie d'eau douce découvert dans un lac reculé australien, du poisson-salamandre (seul poisson connu à posséder un cou mobile), des soles ou des raies d'eau douce... sans évoquer une cohorte de cichlidés extrêmement colorés et de poissons-chats plus étonnants les uns que les autres. En fait, peu d'aquariums tropicaux d'eau douce, un tant soit peu peuplé, n'abritent pas au moins une espèce découverte et/ou introduite par lui. Ni plus, ni moins.

 Plus largement, Heiko Bleher a en ligne de mire le désir fou de dresser l'inventaire le plus exhaustif des poissons d'eau douce vivant encore sur notre planète. Pour enrichir notre connaissance de ces milieux si menacés, pour justifier (un peu plus) leur préservation, et le cas échéant, même si c'est une visée assez désespérée : alimenter notre mémoire.

 Cette dévotion à la cause environnementale est forcément charpentée par un besoin de transmission, d'autant plus attachant qu'il s'accompagne d'une très forte humanité. Outre des centaines de conférences données, il a établi aujourd'hui une maison d'édition en Italie : Aquapress Bleher. Avec elle, il a sorti dans les années 90 une revue du nom d'aqua geõgraphia. Cette sorte de National Geographic « made in Bleher », centré sur le monde au-dessus et au-dessous de l'eau, la nature, la relation des différents peuples avec elle, était quelque chose d'assez exceptionnel, avec une débauche d'illustrations et notamment des articles relatant les expéditions les plus marquantes de l'explorateur (ou celles d'autres spécialistes de renom). Diffusion internationale (elle fut même un temps disponible en français), très ambitieuse – peut-être trop, malheureusement. Portée financièrement à bout de bras par Heiko, elle finit par être asphyxiée suite au marasme économique qui frappa le monde au 11 septembre et qui tarit du jour au lendemain les ressources publicitaires (dont l'espace était volontairement limité dans la revue pour reposer seulement sur quelques annonceurs majeurs). Son créateur se résigna à passer aux mille autres projets qu'il avait en tête. Perdura notamment la revue aqua, International Journal of Ichthyology, lancée à la même période. Cette publication scientifique trimestrielle, dont il est le rédacteur en chef et dont le contenu est validé par un jury d'experts reconnus offre un espace de publication libre aux chercheurs (et découvreurs) du monde entier. Si elle fait aujourd'hui référence, elle impressionne surtout par sa qualité de seule revue scientifique d'envergure vivant entièrement sur fonds privés (ceux d'Aquapress).


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Mais cet homme, qui dans sa jeunesse a étudié aux États-Unis l'ichthyologie, la biologie, la limnologie, l'océanographie, la parasitologie, etc., est aussi auteur à part entière. Outre plus de 600 articles (!) parus dans des revues du monde entier, il a signé en 2006 le premier volume (672 p.) de sa monographie de référence sur les discus : Le Bleher des discus (disponible en version française). Cinq ans plus tard, suit le second volume (lui aussi traduit en français), qui se concentre sur le poisson-roi en aquariophilie, quand le premier traitait de son royaume naturel. Scoop de cette publication : la masse des informations collectées en cours de route a imposé de quitter le schéma de diptyque initial pour remplir un troisième et dernier volume à suivre.
Et bien d'autres livres sont en attente. Des ouvrages similaires consacrés aux magnifiques poissons arc-en-ciel, aux cichlidés d'Afrique... En préparation également un guide sur les poissons exotiques d'aquarium qui traitera des 3 000 formes élevées dans le monde (de quoi détrôner les atlas de l'éditeur Mergus) et surtout une monumentale encyclopédie commencée il y a plus de 25 ans sur tous les poissons d'eau douce et d'eau saumâtre. Cette dernière représentait il y a déjà quelques années plus de 3 200 pages, l'équivalent de 3 tomes et couvrait 25 000 formes de poissons photographiées, avec des informations de première main sur leur milieu et pour cause. Si les poissons-chats ont neuf vies, peut-être Bleher pourrait-il leur en emprunter utilement une de plus pour lui...
Cette connaissance sans équivalent du terrain a permis aussi autre chose, qu'il développe de plus en plus, ne serait-ce que compte tenu du formidable accueil que cette nouvelle philosophie, enfin mûre, reçoit.