Conophytum bilobum : une vision bi-partisanne
Chris Rodgerson (& Steven Hammer) (1999)

Conophytum bilobum CR1484

Conophytum bilobum CR1484 (nord d'Eksteenfontein)

 

Conophytum bilobum jouit d’une très large distribution. Avec subsp. gracilistylum, tenant le poste frontière le plus au sud (au nord-ouest de Bitterfontein), il s’avance aussi loin au nord que l’Orange River, mais sans curieusement avoir été recensé en Namibie. Car si d’autres espèces traversent le grand fossé de l’Orange, C. bilobum reste encore à trouver au-delà de ces limites. Cette distribution nord-sud dépasse les 300 km, juste un peu moins que celle de C. minutum, si l’on se fie aux derniers rapports.

 Hélas, C. bilobum est plutôt dédaigné des collectionneurs. Pourtant, à l’instar de toute espèce largement répandue, il offre une variété considérable de tailles, de formes, de floraisons (et d’intérêts). Par cette multiplicité, c’est une de mes espèces favorites. Il n’existe en effet aucune raison objective de ne pas en avoir une bonne représentation dans sa collection de conophytums. Comme l’a chiffré The Conograph, on n’en recense pas moins de 100 (!) synonymes, si bien que l’on n’a que l’embarras du choix parmi les variants locaux ! Voici ceux que je recommanderais.

Conophytum bilobum subsp. gracilistylumPour commencer avec la zone sud évoquée plus haut, la subsp. gracilistylum mérite d’être cultivé, ne serait-ce que pour ses originales fleurs rose pâle. Restant raisonnablement petit, il possède des corps vert pâle, nets, luisants et élancés, finement ponctués. Le seul matériel que l’on trouve actuellement en horticulture générale dérive du SB784, originaire de Meulsteenberg, qui est le strict équivalent de la collecte de Mitchell (ARM333). La population découverte à l’origine par Pearson ne doit d’ailleurs pas en être bien éloignée.

 

Conophutum 'christiansenianum' RR1058 Dans tous les genres, les plantes blanches s’attirent communément les faveurs des collectionneurs, que cette blancheur soit due à des épines, des poils ou des dépôts minéraux. Dans cet ordre d’idée, on pourrait peut-être évoquer ici C. bilobum var. muscosipapillatum « christiansenianum » (ci-contre) et ses attrayant corps grisâtres et pubescents (pas tout à fait blancs, mais pas loin), aux arêtes rougissant au soleil et aux classiques fleurs jaunes. Il a été cultivé pendant de nombreuses années sous le numéro 1058 de Rawe, collecté à 35 km au sud de Springbok.

Conophytum bilobum Umdaus

C. bilobum « umdausense » (ci-dessus) présente des corps du même gris et provient d’Umdaus, au nord de Steinkopf. Mais ses lobes tendent à s’effiler et il leur manque l’admirable flamboiement qui fait la curiosité de RR1058.

Conophytum bilobum "muscosipapillatum" SandbergSur le même thème, C. bilobum var. muscosipapillatum stricto sensu est une attrayante forme compacte, également gris-blanc voire bleu pâle, avec des arêtes rouges en plein soleil. Il a été recollecté ces dernières années sur la localité type, à Sandberg, près de Komaggas (ci-contre). Il a été aussi observé à Rietkloof, près d’Anenous, mais sous forme de spécimens plus vert-jaune que bleus.

Pour des corps réellement blancs, il faudrait se référer à la description sans rivale que fit Tischer de « C. dolomiticum » ! Malheureusement, le matériel original n’existe plus en culture. Bryan Makin regrettait souvent le clone qu’il avait autrefois possédé – et bien que le SB782 des Dolomite Hills soit très joli, il a une teinte rosée, éloignée du blanc. Toutefois, une plante que j’ai trouvée récemment arbore une teinte véritablement blanc bleuté, due à une pubescence courte et dense (cf. photo plus loin). Assimilable à « C. dolomiticum », elle a été observée à quelques 40 km au sud des Dolomites. Une découverte qui justifia amplement notre expédition et fit oublier l’ensablement de notre véhicule et le remorquage qu’il entraîna !

 

 Également originaires de la région de Steinkopf, deux formes de C. bilobum produisent cette fois-ci des fleurs blanches. Des floraisons blanches à jaune pâle existent et représentent des exceptions au sein de populations jaune standard, mais deux sites bien étudiés possèdent vraiment des populations à fleurs blanc pur et chez elles, c’est au contraire le jaune qui s’avère inhabituel. Conophytum bilobum "leucanthum"C. bilobum « leucanthum » (ci-contre) est une variation grande et mince sur ce thème. Ses lobes pointus, marqués de rouge, ajoutent au charme de ses fleurs blanc pur, qui apparaissent tard dans la saison. L’autre curiosité blanche est C. bilobum « lacteum » (ci-dessous), que l’on connaît sur la région de Kosies, juste à l’ouest de C. « leucanthum ». Il s’agit d’une forme plus petite – un bilobum plus conventionnel, en taille et en forme – et glabre, offrant la surprise d’une adorable fleur blanche. Hammer l’a sélectionné à partir du vieux matériel de l’ASPS (African Succulent Plant Society), qui ne présentait (à l’origine) qu’un faible pourcentage de blancs.

Conophytum bilobum "lacteum"

 

 L’un des « non jaunes » les plus anciens et les plus familiers est le C. frutescens à fleur orange, connu aussi en tant que C. notabile. C’est un « must » pour n’importe quelle frutescensRR926collection. Ses fleurs vont de l’orange pâle à profond (qui apparaît souvent rouge vif, voire violet, lorsqu’elles sont en boutons) et les plantes forment majestueusement avec l’âge de petits buissons à longues tiges, s’élevant jusqu’à 45 cm de haut ! Certains collectionneurs leur trouveront de fait une allure un peu trop dégingandée, mais les plantes ne sont pas sans donner ainsi de la hauteur à la collection. Dans tous les cas, les feuilles prennent une attrayante couleur orangée au printemps (sous bonne lumière !), époque où les fleurs apparaissent. Des plantes issues de collectes dans la région de Komaggas et du Kourkammaberg du sud sont venues récemment rejoindre les quelques clones qui circulaient dans les cultures depuis des temps immémoriaux.

 

Conophytum bilobum "linearilucidum" Nana se Koppie Un petit bijou à rechercher : C. bilobum « linearilucidum ». Devant son nom à la « ligne lumineuse » qui descend le long de ses corps, il dévoile sa fenêtre transparente lorsqu’on le regarde à contre-jour (cette transparence variant d’un clone à l’autre). Ses fleurs sont jaunes et ses corps extrêmement « minces ». J’en ai vu une forme près de Maerpoort aux corps très hauts et aplatis, avec des lobes inhabituellement courts, qui donnaient aux plantes une étonnante allure de poisson. Si elles étaient dépourvues d’écailles, elles étaient couvertes d’une épaisse couche de cire.

 

 Certaines formes de C. bilobum restent indéfiniment petites (2 cm), tel le clonotype de C. « recisum », en culture depuis 70 ans. À l’inverse, certains sont énormes. C. « pole-evansii », rendu familier par les spécimens collectés autour d’Eenriet, a de grands corps, mais qui n’atteignent pas pour autant la hauteur rapportée chez C. « largum » et ses 6 cm. Lui-même étant battu par l’énorme forme, assimilable à C. « apiatum », que Lavranos m’a montrée près de Numees, dans le Richtersveld. Ses touffes de 3-4 corps dépassaient au terme de leur saison de croissance les 9 cm.

 

 Une découverte de S. Hammer, à un endroit portant le merveilleux nom de « Devil’s Castle » (le Château du Diable), près d’Eksteenfontein, Conophytum bilobum Devil's Castlepossède les lobes les plus allongés et les plus acérés que l’on puisse imaginer ! Chez certains clones, les lobes eux-mêmes mesurent 3 cm de long, soit plus que le corps entier d’autres formes ! D’après The Conograph, cette forme serait à rattacher à C. meyerae f. alatum, découverte par Roy Littlewood dans la même région, en 1962. Néanmoins les plantes de ce dernier présentaient des lobes fins et ailés, alors que ceux des plantes de Hammer évoquent plutôt des crayons bien taillés !

 

 La plus remarquable des découvertes récentes est un superbe petit variant de C. bilobum trouvé par Barnhill et Hammer (2465) à Rietkloof, près d’Anenous [N.d.T. : décrit depuis comme C. bilobum subsp. claviferans S.A. Hammer]. Il est densément velu, à fleur jaune et rencontrera certainement un succès mérité dès que du matériel sera disponible. (Hammer a eu des difficultés à convaincre cet amateur d’ombre à produire ses petites fleurs jaunes, à pétales courts.)

Conophytum bilobum subsp. claviferans

Matt Opel a récemment soumis au microscope à balayage électronique l’épiderme de cette variété et découvert que ses papilles ont une forme de trèfle, unique dans le genre.

 

 Il arrive que C. bilobum soit de mœurs assez légères et fasse le joli cœur ! Des hybrides entre lui et d’autres espèces sont connus à l’état naturel comme en culture. C. × marnierianum en est un célèbre entre C. bilobum et C. ectypum, cultivé depuis longtemps et existant en horticulture sous 4 ou 5 formes. On ignore si elles sont d’origine sauvage ou horticole mais je suppose qu’elles ont eu pour parents deux spécimens sauvages, croisés en culture.

 

 Ces dernières années, S. Hammer a visité l’Afrique du Sud à l’époque des floraisons et détecté des × marnierianum sauvages à 3 endroits différents, trahis par des fleurs rouges ou pourpres (ci-dessous). Ils sont néanmoins très rares.

Conophytum ×marnierianum R&Y 1679

Un hybride très attrayant, un peu plus commun à l’état naturel (et facile à reproduire en culture) est celui qui conjugue C. bilobum var. elishae et C. violaciflorum ; tous deux poussent ensemble sur un site bien connu, près de Springbok. Ce sont des plantes trapues et vernissées, à belles fleurs oranges. Un autre hybride naturel, C. bilobum × C. flavum, est difficile à déceler, ressemblant à un C. flavum normal, à sommet aplati, jusqu’à ce que l’on remarque l’esquisse d’une crête à sa surface.

 

 Les Japonais ont abondamment employé C. bilobum dans leurs « programmes » d’hybridation et ont généré de nombreuses nouveautés en horticulture, qui mériteraient de recevoir un nom. De nombreuses d’entre elles portent de superbes fleurs bicolores et certaines ont des pétales dédoublés ou en hélice.

Conophytum Hybrides japonais

C.×Goshoguruma (à g.) et C.×Hanamatsuri (à dr.)

Hélas, il semblerait que ces nombreuses formes remarquables aient été produites sans que les parentés aient été scrupuleusement enregistrées ; elles ont encore probablement à se faire connaître ici en Occident.

 

 Comme dans tout grand groupe végétal, certaines formes de C. bilobum sont plus faciles à faire pousser que d’autres, mais heureusement aucune ne peut être considérée Conophytum bilobum "linearilucidum" CR1426 Vaalheuwaldifficile. Tandis que certaines mettent des années après avoir été semées pour constituer un groupe de quelques corps, d’autres forment facilement des touffes. On considéra un temps que le groupe entier débutait sa croissance plus tôt que les autres espèces. C’était dû au fait que les extrémités des lobes des nouveaux corps perçaient à travers les vieux, au cours de la période de « repos » (ci-contre la nouvelle paire de feuille d'un « linearilucidum » CR1426 boursoufflant l'ancienne). Quand bien même, il est important d’attendre que les vieux corps soient complètement desséchés avant d’arroser pour encourager la croissance des corps qui émergent. Dans le cas contraire, les vieilles feuilles se maintiendraient avec les nouvelles et les plantes sembleraient peu soignées et manifestement mal cultivées.

C. bilobum se porte mieux en plein soleil mais comme tous les conophytums, il brûlera si la ventilation est insuffisante. Le semer est un défi. Quelque chose me dit que nombreuses ont été les personnes à avoir déjà écarté un pot de semis en pensant qu’ils étaient « mauvais ». Car il faut quelques années pour que les jeunes plantes, apparemment globulaires, commencent à former les lobes de leur forme adulte.

 

 Arrivé à ce stade de mon article, j’ai pensé que je pourrais demander à Steven Hammer son « Top 5 des bilobes » ! Il a généreusement amélioré mon texte de base mais ce qui suit est entièrement de son cru. Il est amusant de réaliser à quel point nos goûts se rejoignent, ce qui me fait dire que vous ne pouvez pas être plus encouragés à cultiver ces plantes !

 

 Dresser un « Top 5 » des bilobes est comme réaliser le « Top 5 des opérations dentaires » ou le « Top 10 des recettes au navet » ! Il existe bien sûr des gens qui aiment les bilobes – c’était le cas de N.E. Brown, c’est aussi le mien – mais pour beaucoup, ils doivent être trop verts ou simplement trop grands. On dit aussi leur épiderme dénué de motifs, ce qui n’est pas toujours vrai. Chez certains clones, les lignes des arêtes décident soudain de se ramifier et de serpenter, ornant les corps de filets ou d’entrecroisements. De plus, un de leurs autres intérêts est que dans un échantillon donné, un clone peut être plus plaisant et harmonieux que ses compagnons. Si la chose est vraie pour tous les conophytums, C. bilobum vous invite lui à voir la chose à grande échelle.

 En général, j’aime particulièrement :

Conophytum bilobum "muscosipapillatum" Sandberg

C. bilobum var.· muscosipapillatum

C. bilobum var.  muscosipapillatum – issu de la vieille collecte de Rawe à Sandberg (RR930). Celle-ci contient de beaux clones à l’épiderme bleu pâle, au duvet superbe et aux formes sculpturales. Une collecte de Barnhill-Hammer sur Rietkloof est essentiellement la même chose, avec toutefois des papilles plus longues.

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 Le C. bilobum de Devil’s Castle (SH618) (photo plus haut) – à ma connaissance, la population aux lobes les plus étroits de toutes, remarquablement lumineuse et gracieuse. Assez curieusement, une forme strictement identique (si ce n’est aux corps relativement plus petits) se retrouve en populations au sud d’Umdaus.

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Conophytum bilobum "linearilucidum" CR1555

C. bilobum « linearilucidum » CR1555 (Nana se koppie)

 Le C. bilobum trouvé à 14 km d’Augrabies. Il s’agit plus ou moins de la vieille forme de C. « linearilucidum », fortement compressée, à la peau pâle, cireuse et fenêtrée sur la hauteur. Elle a une forte tendance à virer au rose grisâtre à la fin de l’hiver et à avoir des lobes largement évasés.

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Conophytum bilobum RY1891 Dolomites

C. bilobum R&Y1891 (Dolomites)

 C. bilobum « dolomiticum » – Dolomite Peaks. On trouve plusieurs populations dans cette région, la ARM812 étant particulièrement belle. Elles tendent Conophytum bilobum "dolomiticum" nw Uitspanpoorten majorité à arborer des peaux de couleurs inhabituelles, mais plutôt que le bleu pâle rapporté par Tischer, c’est un rose fumée tacheté de sombre que l’on observe. J’ai toutefois trouvé des plantes près de Brakfontein qui semblent correspondre à la description de Tischer. Elles présentent de belles teintes blanc bleuté et leurs lobes arrondis clochent entre ceux de C. bilobum et de C. meyeri. Certains clones portent des arêtes rouges, d’autres en sont totalement dépourvus, et chez d’autres encore elles sont blanches (!). Ils sont réellement séduisants, même s’ils ne sont pas aussi jolis que la stupéfiante trouvaille de Chris, évoquée plus haut (et illustrée ci-contre).

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Conophytum bilobum "klipbokbergense"

C. bilobum « klipbokbergense »

 C. bilobum « klipbokbergense » – Klipbok. La collecte de Rawe ramena plusieurs belles plantes, dont celle qu’il envoya à Myron Kimnach en 1969. Ses feuilles vernissées apportent la fraîcheur de leur couleur vert pomme et sont brillamment crêtées de carmin. Le charme de ce clone particulièrement élégant se manifeste surtout lors d’une comparaison directe avec ses compagnons en pots. À côté, ceux-ci semblent soudain bien ternes, même si les différences quantifiables sont ténues. La descendance de ce clone remarquable ne s’est hélas pas révélée très convaincante. De même que mes tentatives de sélectionner un meilleur C. bilobum « pole-evansii » n’ont pas amélioré le clonotype.

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 J'aime aussi sans réserve les hybrides japonais à fleurs torsadées. J’y suspecte une participation de C. globosum, C. blandum, C. meyeri « niveum » et C. regale. J’ai produit un Conophytum turrigerum x marnierianumgrand nombre de « torsades » de seconde génération et ai trouvé que le dédoublement des pétales était récessif – et assez curieusement, le blanc devient dominant. J’ai aussi hybridé C. bilobum et C. marginatum var. karamoepense (pétales abricot pâle et corps panachés !), et mon hybride de C. × marnierianum avec C. turrigerum est vraiment séduisant, avec ses faces fortement marquées (ci-contre).

 

C. Rodgerson et S. Hammer, « C. bilobum – A Bi-partisan View »,
Mesemb Study Group Bulletin
vol. 14, n°2, 1999.
© Mickaël Legrand 2011, pour la traduction française ;
nomenclature actualisée d'après Dumpling and his wife
Illustration composée spécialement avec l'aimable concours de C. Rodgerson.